Épigénétique et santé psychologique - Marion Trousselard
- EPPro Paris
- 12 oct. 2025
- 7 min de lecture
Conférence du 24/09/2025 sur l’épigénétique par M. Trousselard
Présentation de l’intervenante
L’intervenante, Marion Trousselard, est professeure à l’EPP depuis 6 mois, vient du champ de la médecine, d’un laboratoire travaillant sur la biologie du stress, où l’épigénétique est centrale dans la recherche. L’objectif de son intervention est de nous enseigner en quoi consiste l’épigénétique, et comment cette connaissance pourra enrichir la prise en charge thérapeutique, notamment concernant les “épidrogues”.
Contexte historique
La question de la transmission des caractères humains remonte à l'Antiquité, où Hippocrate parle de petits fragments transmis par les parents d'un individu. Pour Aristote, il s'agit d'une masse informe minuscule qui se transforme en être vivant avec des organes et une complexité qui se développe. L'apogée de ce débat est le conflit théorique de Lamarck et Darwin au XVIIIe siècle, le premier soutenant que tous les caractères sont acquis depuis la conception. Darwin s'y oppose et propose la théorie selon laquelle il existe des caractères chez l'individu à sa conception mais qu’une diversification se fait par des mécanismes adaptatifs (sélection naturelle), par le biais de mutations se révélant utiles pour certains environnements. Cependant, durant ses recherches, Darwin continuait à se demander la cause de la différenciation entre reines et ouvrières chez les abeilles : il n’avait ainsi pas élucidé le mystère de développement différents au sein d’une même espèce au cours de la vie des abeilles. En effet, les abeilles naissent avec la même forme, puis se développent au cours de leur vie pour acquérir les caractéristiques, ainsi que leur phénotype, soit des ouvrières, soit d’une reine.
Ainsi, Darwin observa des développements durant la vie d’animaux, mais n’a pas su ce à quoi ce phénomène correspondait ni comment l’expliquer. Suite à cela, naquit le mouvement préformationnisme (XVIIᵉ s.) : ce dernier défend au contraire que l’individu existe déjà tout formé en miniature (dans le sperme ou l’ovule) et ne fait que grandir. Ensuite, William Harvey par ses dissections d’embryons animaux, confirme la vision épigénétique d’un développement graduel, opposée au préformationnisme. Enfin, le pionnier Waddington (1942) : il reconnaît l’importance de l’épigénèse et introduit le concept d’épigénétique, qui étudie comment les gènes s’expriment, se régulent et interagissent avec l’environnement.
Aux Pays-Bas, dans les années suivant la Seconde Guerre mondiale, des chercheurs firent l’observation qu’après la famine des années 1940, il y avait une vague d’obésité chez des adolescents et adultes. En regardant les habitudes alimentaires des femmes enceintes et la corpulence des nourrissons à leur naissance, puis au cours de leur vie. Nés légers et mal-alimentés, ces personnes sont devenues plus à risque d’obésité et de diabète à cause de la modification de leur mode de stockage de la nourriture. Cette cohorte fut suivie sur plusieurs générations, et cette caractéristique a pu se transmettre. Les chercheurs en ont conclu que la pression de l’environnement modifie la façon dont les gènes sont transmis, et ainsi des effets persistent sur plusieurs générations.
Comme exploré dans les expériences de Gottlieb où il montre que les canetons s’imprègnent de la première figure qu’ils voient après l’éclosion, ils vont jusqu’à suivre un humain comme s’il était leur mère. Ce phénomène d’empreinte prouve que le développement n’est pas seulement génétique : l’environnement précoce laisse une trace durable qui oriente le comportement, un mécanisme proche de l’épigénétique.
Court rappel de génétique
L’épigénétique, champ très riche de la biologie, s’intéresse au développement des organismes. La génétique est portée par l’ADN, contenant l’information génétique dans nos 46 chromosomes. Un gène code pour une propriété biologique. Il existe 190 000 gènes, enroulés de façon à prendre le moins de place possible. L’épigénétique a des effets sur ce compactage, ce que nous verrons par la suite. Les gènes sont lus dans le ribosome par l’ARN, qui se met en miroir et traduit en protéines l’information des gènes. On arrive ainsi au paradigme que l’on connaît selon lequel nos gènes nous déterminent. Cependant, l’épigénétique vient remettre cela en question, en intervenant sur l’expression de ces gènes.
L’épigénétique est donc “ l’étude des changements d’expression des gènes transmissibles au travers des divisions cellulaires” (Holliday, 1994). Des influences environnementales façonnent la transmission des gènes, comme la température, la qualité de la nutrition, des agents pathogènes ... Ces facteurs de risques sont plus importants durant l’enfance. Il existe trois types de modifications épigénétiques :
· la méthylation : une molécule chimique se met sur une partie du gène, ce dernier se repliant, ne pouvant plus travailler, se mettant en repos
· la modification des histones : ces protéines remodelant la chromatine autour desquelles s'enroule l’ADN la remodèlent d’une façon différente. Cela va ainsi modifier le compactage de l’ADN et son expression
· l’édition de l’ARN : les facteurs environnementaux influent sur la lecture de l’ADN, : l’ARN code pour des protéines modifiées et agissant différemment.
Notre intervenante nous aide à comprendre en illustrant ces modifications par une métaphore autour de l’orchestre : si l’ADN est un chef d’orchestre, et les gènes les musiciens, la méthylation représente le fait qu’il manque des notes quand les musiciens se mettent à jouer. La modification des histones, qu’il manque des pages à la partition. Enfin, l’ARN ne codant pas pour les bonnes protéines représente le fait que l’acoustique de la salle ne soit pas bonne.
Si une femme enceinte est exposée à un stresseur, celui-ci aura un impact sur la mère, l’embryon, ainsi que les cellules reproductrices de l’embryon, ce qui résulte en une transmission intergénérationnelle importante. Dans certains cas, si la modification n’est pas héritable, les individus peuvent l’imiter en l’observant par rapport aux parents, ce qui a été observé chez certaines populations d’animaux.
Perspectives cliniques
Il existe ainsi une véritable mémoire familiale issue de l’épigénétique. Ce champ croise ceux du développement, de la cognition, ainsi que celui de la santé. A ce jour, on ne sait pas précisément quels gènes mènent à telle ou telle modification biologique, résultant en des maladies métaboliques. Quand la qualité de vie n’est pas optimale, on accentue le vieillissement de notre organisme, cela diminue la durée de vie des cellules (raccourcissement des télomères qui garantissent le renouvellement des cellules). Dans le cas du TSPT notamment, face à un stress majeur, il y a une modification du fonctionnement, par exemple dans l’amygdale, et cela entraîne des changements épigénétiques (exemple : méthylations chez personnes ayant vécu le génocide du Rwanda).
Cependant, les thérapies d’exposition auraient une action réversible sur la méthylation, et pourraient permettre d’inverser les effets épigénétiques, et de faire en sorte que les personnes souffrent moins de ce qu’elles ont pu vivre. Il est cependant très difficile de mener des études de grande ampleur chez l’homme car il faudrait un groupe large exposé à certains facteurs de stress, et avoir accès à leur génome pour observer les modifications.
Concernant les perspectives de soin, il existe les “epidrugs”, des médicaments ciblant les mécanismes épigénétiques. Ce sont des agents chimiques venant bloquer les cellules nocives. Dans le cas du cancer, les “epidrugs” viendraient bloquer les cellules cancéreuses, ou booster la chimiothérapie.
Il a également été prouvé que faire du sport, manger des ingrédients sains, ainsi que la méditation, vont aider : cela va “nettoyer” les histones, inverser la méthylation.
Un enjeu éthique ?
L’épigénétique représente un enjeu éthique majeur en termes de justice sociale : on hérite d’un profil épigénétique qui dépend de facteurs environnementaux, et il est difficile de se libérer des modifications que cela fait à l’organisme, à ceux de ses enfants et petits-enfants. Cela implique de sortir de l’environnement nocif, afin de ne pas affecter sa santé mentale et physique, ce qui est très difficile pour les populations défavorisées.
Dans le milieu médical, la justice sociale garantit un accès équitable aux soins. Elle repose sur une justice communicative (dialogue clair et respectueux avec le patient), une justice distributive (répartition équitable des ressources) et une justice redistributive (corriger les inégalités en aidant les plus vulnérables). Tandis que la justice environnementale, elle, pose la question éthique de la responsabilité collective : comment garantir une santé équitable aujourd’hui tout en préservant celle des générations futures ?
Rentre alors en jeu la question de la justice intergénérationnelle. Appliquée à la génétique et à l’épigénétique, elle renvoie à la responsabilité des générations actuelles envers celles à venir. Certaines habitudes de vie (tabac, « malbouffe », stress, exposition à des toxines) peuvent laisser des marques épigénétiques transmissibles à la descendance. Cela pose deux enjeux éthiques majeurs : premièrement, la transmissibilité. Ces marques peuvent affecter la santé des enfants et petits-enfants, même si eux-mêmes ne sont pas directement exposés. Ensuite, la réversibilité : certaines marques peuvent être effacées ou corrigées (par de meilleures conditions de vie, une alimentation saine, un environnement favorable).
Ainsi, la justice intergénérationnelle en médecine et en génétique implique de prévenir aujourd’hui pour ne pas léguer aux générations futures un héritage biologique inéquitable. Des chercheurs travaillent à la façon de repérer ce “tort épigénétique”, afin de ne pas stigmatiser les personnes vivant dans des environnements insalubres, tout en les aidant à ce que cela n’impacte pas leur santé.
Conclusion
En conclusion, nous pouvons dire que l’épigénétique influence la santé psychique et le développement cognitif, car l’environnement module l’expression des gènes liés au cerveau. Le développement commence par des structures cognitives élémentaires, puis s’enrichit grâce à l’assimilation et l’accommodation de nouvelles informations. Les interactions sociales et l’usage d’outils comme le langage permettent ensuite l’émergence de fonctions psychiques supérieures, à la base des cognitions avancées.
L’objectif commun est de prévenir les conséquences négatives des variations épigénétiques sur la santé physique et psychique. Nous avons donc quelques mesures à prendre en compte en lien avec cet enjeu :
- La cible médicale : comprendre mieux le risque d’émergence de maladies ;
- Renforcer les thérapies (physiologiques, mentales) existantes et les faire correspondre à l’épigénétique afin d’en inverser ses effets délétères) ;
- Améliorer le fonctionnement cognitif et comportemental des individus dans leur vie quotidienne, sociale, affective et professionnelle.




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