Logothérapie et approche existentielle - Sophie de Maupeou
- EPPro Paris
- 12 oct. 2025
- 5 min de lecture
Conférence sur l’analyse existentielle et la logothérapie de Viktor Frankl
L’intervenante
Cette conférence nous a été présentée par Sophie De Maupeou, psychologue clinicienne diplômée de l’EPP en 2018. Après avoir travaillé plusieurs années avec des enfants et adolescents, notre intervenante s’est formée à l’analyse existentielle et à la logothérapie. Elle travaille aujourd’hui en cabinet en tant que psychologue et logothérapeute.
Introduction : qu’est-ce que la logothérapie ?
« Être humain signifie être en face d’un sens à accomplir, de valeurs à réaliser. »
Viktor Frankl résume à travers cette phrase l’essence même de la logothérapie : soit le besoin de sens. En effet, si ce paradigme clinique se fonde originellement sur l’anthropologie, il apporte au-delà de la théorie une grille de lecture sur notre propre regard sur nos patients et notre entourage. Cette approche non protocolaire exige du thérapeute davantage de savoirs-être que de savoirs-faire : la « valeur » du psychologue se reflète dans sa capacité à se lier au patient par sa posture empathique au sein de l’alliance thérapeutique. Il s’agit donc de la première thérapie à mettre au cœur de la pratique la question du sens (de la vie, notamment).
Qui était Viktor Frankl ?
Viktor Frankl est né en 1905 à Vienne et mort en 1997. Déporté dans plusieurs camps de concentration, il perd toute sa famille lors de la Seconde Guerre Mondiale. Dès ses 15 ans, il échange déjà avec Freud et, dès 1921 (soit à ses 16 ans), il donne ses premières conférences : sa parole est alors d’autant plus marquante car il partage son témoignage profond et tristement réel. Le jeune Viktor alors âgé de 21 ans rencontre Adler en 1926 et créé la logothérapie. Il devient alors le fondateur de la 3ème école Viennoise de psychothérapie : Il succède donc, malgré son jeune âge, à la première école viennoise de Freud et à la deuxième d’Adler. Il se spécialise en neurologie et psychiatrie, et est officiellement diplômé en 1930.
Ses influences théoriques
S’il était parfois appelé « le nain juché sur les épaules d’un géant », il est clair que le géant en question était Freud, pour la simple raison qu’il s’est approprié plusieurs de ses concepts clés, tels que l’Inconscient, ou encore le transfert comme source de guérison. Il affirme également que la répression et le refoulement seraient à l’origine des névroses (souffrances psychiques).
D’autre part, il s’appuie sur la philosophie existentielle (notamment de Kierkegaard), et se pose la question de ce qui fait sens, mais aussi sur la phénoménologie : c’est la façon propre à chaque personne de trouver son sens singulier (et comment la personne le comprend elle-même).
En effet, pour Frankl, l’Homme est motivé par le sens et non par l’équilibre des pulsions, ce qui tranche avec la théorie de Freud où les pulsions et la recherche de plaisir sont mises au premier plan. Mais cela dénote également de la pensée d’Adler, pour laquelle la puissance et l’absence de vulnérabilité forment l’essence de l’Homme.
Ainsi, il fait la distinction entre la pulsion qui « pousse à… » (comme une obligation) et aux aspirations qui « tirent vers… » (ce qui propose une ouverture). En cela, il s’inscrit dans une perspective ouverte et non mécaniste de l’être humain. Contrairement aux approches réductionnistes ou déterministes (qui ramènent l’homme à une somme de conditionnements biologiques, psychiques ou sociaux), Frankl affirme que l’existence humaine ne peut être comprise que dans sa totalité. Il inclut ainsi une dimension spirituelle, aussi appelée noétique.
Influencé par la phénoménologie et par une réflexion existentielle nourrie de son expérience des camps de concentration, il s’oppose à plusieurs courants dominants de son époque. Tout d’abord, au déterminisme : il refuse l’idée que l’enfance ou le passé conditionnent entièrement l’avenir. Ensuite, au matérialisme qui, selon lui, réduit toute réalité à la matière tangible (or le psychisme est invisible !). Enfin, il s’oppose au réductionnisme, qui selon Frankl nie la complexité et la profondeur de l’être humain.
Que développe Frankl à travers cette thérapie ?
Il propose une conception libre et responsable de la personne : l’Homme est capable de prendre distance avec son vécu (c’est ce qu’il appelle « l’auto-distanciation ») et de se tourner vers quelque chose ou quelqu’un d’autre que lui-même, dimension qu’il nomme « l’auto-transcendance ». Ces deux capacités constituent pour lui la spécificité de la dimension noétique de l’être humain, c’est-à-dire sa faculté spirituelle d’interpréter, de donner sens et de se dépasser.
La liberté, chez Frankl, ne consiste pas à faire tout ce que l’on veut, mais à choisir son attitude face à ce que l’on vit. De cette liberté découle la responsabilité, car chaque individu, en tant qu’être unique, est responsable de sa propre existence et de la signification qu’il lui donne. C’est pourquoi la finalité de la logothérapie est d’aider la personne à retrouver sa responsabilité existentielle : s’engager dans la vie, assumer sa liberté et reconnaître sa dignité inaliénable. Cette dignité, profondément marquée chez Frankl par son vécu de la Seconde Guerre mondiale, constitue le fondement éthique de sa pensée.
Enfin, dans ses « Dix thèses sur la personne », Frankl souligne que la dimension spirituelle (ou noétique) n’est pas nécessairement religieuse : elle renvoie à ce qui, en l’homme, le rend capable de sens, de dépassement et de relation.
Parallèles entre les différents paradigmes en psychologie
Selon E. Lukas, la psychanalyse voit l’homme comme un être réceptif, la thérapie comportementale comme un être réagissant, et la logothérapie comme un être agissant.
Proche de la psychologie humaniste, elle valorise la liberté, la responsabilité et le dialogue authentique, mais s’en distingue par sa visée : là où l’humanisme cherche l’accomplissement du moi, la logothérapie vise à le transcender, en orientant la personne vers un sens plus grand qu’elle-même.
Frankl met en évidence la triade tragique : souffrance, culpabilité et finitude. Elle est, selon lui, constitutive de la condition humaine. Le rôle du thérapeute n’est donc pas de supprimer la souffrance (car elle sera forcément sur notre chemin à tous un jour ou l’autre) mais bien d’aider à lui donner sens, selon l’idée que « le mieux peut naître du pire ».
Pour répondre à cette triade tragique, il propose deux triades positives. La première est anthropologique : liberté de la volonté, volonté de sens, sens de la vie. Et la deuxième est existentielle : conscience, liberté, responsabilité.
Ainsi, Frankl s’oppose aux visions déterministes ou nihilistes : pour lui, la recherche de sens est la preuve même qu’un sens existe. La logothérapie devient alors une voie d’engagement et de responsabilité, où l’homme se réalise en donnant sens à sa vie et à sa souffrance.
Pourquoi cette thérapie est-elle centrale aujourd’hui ?
Dans nos sociétés modernes marquées par l’industrialisation, la consommation, l’individualisme et le recul des repères traditionnels, le sens devient difficile à trouver. Le lien entre l’homme, son travail et la nature s’est affaibli, créant un vide existentiel.
Frankl parle alors de « névrose noogène » : une souffrance liée à la perte de sens, présente dans près d’un tiers des motifs de consultation. Cette dernière évolue par paliers : la frustration, la détresse, puis le vide existentiel.
Contrairement à Freud, Frankl considère que se questionner sur le sens de la vie n’est pas pathologique, mais signe d’une vitalité spirituelle.
Le sens, toujours personnel et concret, s’enracine dans trois sources de valeurs : l’expérience (ce que l’on reçoit du monde) ; la création (ce que l’on donne au monde) ; et l’attitude (la manière de faire face à la souffrance).
Ainsi, même dans la difficulté, l’homme garde la liberté de choisir son attitude et de donner sens à sa vie, fondement de toute résilience.
Conclusion
« Passer d’un regard qui dévisage à un regard qui envisage » (J. Cocteau)
En effet, la posture du thérapeute s’enracine dans l’authenticité, l’écoute empathique et une approche narrative qui aide la personne à redonner sens à son histoire. Le cœur du métier réside dans le regard porté sur le patient : une rencontre unique entre deux êtres uniques.
Le plus important et le message fondamental que Frankl voulait faire passer, c’est qu’il faut croire en la capacité de l’autre à se transformer et à dépasser sa souffrance en y trouvant un sens. Et ce, autant en tant que thérapeute que proche, ami, humain.




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